הֲבֵל הֲבָלִים

Mar 3

ULYSSE, HECTOR

HECTOR

Et voilà le vrai combat, Ulysse.

ULYSSE

Le combat d’où sortira ou ne sortira pas la guerre, oui.

HECTOR

Elle en sortira ?

ULYSSE

Nous allons le savoir dans cinq minutes.

HECTOR

Si c’est un combat de paroles, mes chances sont faibles.

ULYSSE

Je crois que cela sera plutôt une pesée. Nous avons vraiment l’air d’être chacun sur le plateau d’une balance. Le poids parlera…

HECTOR

Mon poids ? Ce que je pèse, Ulysse ? Je pèse un homme jeune, une femme jeune, un enfant à naître. Je pèse la joie de vivre, la confiance de vivre, l’élan vers ce qui est juste et naturel.

ULYSSE

Je pèse l’homme adulte, la femme de trente ans, le fils que je mesure chaque mois avec des encoches, contre le chambranle du palais… Mon beau-père prétend que j’abîme la menuiserie… Je pèse la volupté de vivre et la méfiance de la vie.

HECTOR

Je pèse la chasse, le courage, la fidélité, l’amour.

ULYSSE

Je pèse la circonspection devant les dieux, les hommes et les choses.

HECTOR

Je pèse le chêne phrygien, tous les chênes phrygiens feuillus et trapus, épars sur nos collines avec nos bœufs frisés.

ULYSSE

Je pèse l’olivier.

HECTOR

Je pèse le faucon, je regarde le soleil en face.

ULYSSE

Je pèse la chouette.

HECTOR

Je pèse tout un peuple de paysans débonnaires, d’artisans laborieux, de milliers de charrues, de métiers à tisser, de forges et d’enclumes… Oh ! Pourquoi, devant vous, tous ces poids me paraissent-ils tout à coup si légers !

ULYSSE

Je pèse ce que pèse cet air incorruptible et impitoyable sur la côte et sur l’archipel.

HECTOR

Pourquoi continuer ? La balance s’incline.

ULYSSE

De mon côté ?… Oui, je le crois.

HECTOR

Et vous voulez la guerre ?

ULYSSE

Je ne la veux pas. Mais je suis moins sûr de ses intentions à elle.

Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n’aura pas lieu